Nous avons rencontré Thierry Camous, auteur du livre "C'était le Ray". Nous vous proposons une petite interview pour découvrir l'auteur et quelques extraits de ce magnifique livre qui sortira dans quelques jours...

 

 

Depuis quand es-tu supporter du Gym ?


Je suis né en 1971. Mon premier vague souvenir de foot est un match sur une télé en noir et blanc, en 1978, chez mes grands-parents, à Biot. Je connaissais un seul joueur : Platini. J'avais naïvement dit que j'étais pour les Blancs "parce qu'il y a Platini". Je me souviens encore de mon père qui me reprend de volée sur l'air du "ne dis pas n'importe quoi !" et de la consternation générale à la fin du match.


Pour autant, mes parents n'étaient pas fans de foot et j'ai découvert un peu par hasard l'existence du Gym en 1985, grâce aux comptes-rendus de matchs de Jean-Marc Michel sur FR3. J'ai commencé à suivre les matchs à la radio en écoutant Gilles Chevalier sur RBA, puis au stade, avec les copains, à la fin des années 1980. J'étais totalement mordu. On gagnait, j'étais heureux pour la semaine. on perdait, je prenais toute la misère du monde sur mes épaules.


Pourquoi avoir consacré un livre sur le stade du Ray ?


Je suis historien, chercheur et enseignant. J'avais déjà beaucoup écrit et publié. L'écriture fait partie de ma vie. C'est ma vie. Mais l'écriture scientifique ne procure que certains plaisirs. On est loin de l'émotion que suscite l'écriture "libre", "évocatrice", que j'ai connue à travers d'autres publications, notamment un roman. En proposant ce livre à Gilletta, une très belle maison d'édition chère au cœur de tous les Niçois, je pouvais ainsi concilier l'écriture "historique" et l'évocation.


Mais ma motivation principale était ailleurs. Mon premier match, c'était en Populaire Sud. J'étais ado. Ca sentait le souffre et le cannabis. Des mecs avec des "calas" patibulaires, des tatouages. Les insultes, le souffle de la Populaire qui chante à pleins poumons. Le chaos sur les buts où les mecs en question te tombent dans les bras. En trois matchs, j'avais eu l'impression de devenir un homme. la transgression, l'interdit. La vie, quoi ! Aujourd'hui le stade est en train d'être démoli. Mais l'important n'est pas là. C'est dans notre cœur qu'il doit continuer à vivre. Le but du livre était donc de fixer à travers le texte et l'image la prodigieuse aventure humaine, plus que sportive au fond (même s'il en est bien sûr abondamment question à travers l'évocation des grandes victoires, des amères défaites et des grands joueurs !), d'un lieu particulier qui n'appartient qu'aux Niçois. Parce que pendant plus de 85 ans, là-haut, à Saint Maurice : C'était le Ray.


Tu as rencontré énormément de personnes pour écrire ce livre, s'il y avait un souvenir ou une anecdote à retenir?


Ce livre ne m'appartient pas. C'est le livre de tous les Niçois et de tous les amoureux de Nissa la Bella, de tous ceux qui ont accepté de me parler et dont les témoignages FONT le livre, du footballeur au ramasseur de balle, en passant par le rugbyman (si, si, c'était aussi ça le Ray !), jusqu'aux supporters de toutes tribunes et de toutes générations. D'ailleurs, je voulais que le livre paraisse sous un pseudo, pour m'effacer derrière le sujet. J'ai bataillé ferme sur ce point, mais l'éditrice m'a convaincue de ne pas le faire. Cela aurait desservi le projet et entretenu une sorte de malaise suspect, comme si je n'avais pas voulu assumer le texte. Ce qui, n'est pas le cas, bien au contraire ! J'ai pu renouer avec tant de personnes, croisées au stade depuis tant d'années, et enfin en rencontrer d'autres que je ne pensais pas un jour pouvoir côtoyer.


Pour le souvenir et l'anecdote, j'aimerais évoquer José Boetto, dont la disparition, avec celles de Pancho et de René nous a tant affectés. Je respectais beaucoup ce grand Monsieur. Il m'avait ainsi confié "s’être retrouvé assis à côté de Guy Roux, le manager de l’AJ Auxerre, lors d’un match assez ennuyeux. Le technicien bourguignon lui dit alors : C’est vrai, on s’emmerde, mais, quand même, la vue est belle !”.


Enfin, je tiens à souligner l'excellent travail de l'équipe de Gilletta, de Christophe, l'infographiste, dont le travail de mise en page et d'illustration ravira sûrement les lecteurs, à Valérie Castera, éditrice, totalement extérieure au foot et au Ray, mais qui a tout de suite "senti" et saisi l'enjeu du projet.


L'Allianz Riviera fera-t-elle un jour oublier le Ray ?


Bien sûr que non. Le Ray restera toujours le Ray. Les Arboras ont-il fait oublier le Méarelli ? La Beaujoire a-t-elle effacé Saupin ? Mais opposer le Ray au stade de St Isidore n'a pas de sens pour moi. Il ne faut pas confondre la nostalgie, indispensable à la construction du présent et de l'avenir, au passéisme, dans lequel il n'y a aucune histoire à écrire. Forts de notre passé, entrons dans l'avenir en y apportant aussi l'âme du Ray. Et un jour très lointain, que nous ne verrons pas, on détruira l'Allianz Riviera pour un stade ultra-moderne de 70 000 places (si, si !). J'espère alors qu'on écrira un livre dont le titre pourrait être "C'était St Isidore", pour y évoquer, les avant, les après matchs, la galère du stationnement, les victoires, les défaites, le mythique "deuxième anneau", les prises de becs de la Garibaldi avec les visiteurs égarés et la froideur de la Ségurane... Sans que cela n'efface pour autant l'âge des pionniers du foot qui se sont ébattus sur la pelouse historique de St Maurice, au Ray.


Extraits :


Un stade au fil du temps : (...)


"En 1927, le Ray est une périphérie bucolique, avec sa chapelle Sainte Croix, sa fontaine et son poste d’Octroi au nord et sa petite place St Maurice au sud. Le lieu est surplombé par le château du Comte de Falicon, qui ne survivra pas à l’occupation. Les cressonnières en forment l’agreste décor. Les riches familles aristocratiques - Marquis du Rouret, Comte de Falicon ou d’Aspremont - possèdent de nombreuses exploitations. Sur la terre du Comte de Falicon, les Bensa produisent du lait, et si les clameurs des laitières accompagnent le promeneur qui chemine dans le quartier, le soir, le concert des grenouilles fait concurrence aux échos étouffés des bals musettes. Au lendemain de la terrible épreuve de la Grande Guerre, où le château de Falicon a accueilli des blessés italiens, le Ray voit se multiplier les boutiques et les commerces, mais aussi d’élégantes villas. Il possède son petit tissu industriel, fonderie et ateliers. Deux ans avant le stade, la place Fontaine du Temple est aménagée. De St Sylvestre à St Maurice s’organise une sorte de petit village festif, desservi par le tram puis, à partir de 1935, par le boulevard Gorbella qui mène à la place Béatrix (Libération)" (...)


Nice-Strasbourg 1990 (6-0) Merci Roby :


(...)"Toujours est-il que c’est une équipe, et plus largement une ville, révoltées qui attendent les Cigognes de pied ferme ce 29 mai 1990. Jean-Philippe Mattio se souvient encore : “On était en mise au vert à Thalazur à Antibes et on regagnait le stade en voiture. Déjà sur l’autoroute on a senti qu’il allait se passer quelque chose : les bouchons”. Officiellement 19 947 spectateurs. Nice-Nord bloqué par la circulation. Dès 18h on se bouscule à l’ouverture des populaires. Une heure avant le coup d’envoi, la Sud est pleine, les étendards flottent au vent et le public chante. Lorsque les joueurs arrivent dans le stade pour l’échauffement, la température monte encore d’un cran. Quelques ultras s’invitent sur le terrain, l’un deux arrache les drapeaux suspendus au grillage de la poignée de Strasbourgeois curieusement placés en Présidentielle, un autre s’agenouille dans le rond central, brandissant une écharpe du Gym. La BSN chante “Robby on t’aime, Robby on t’adore !”, des volutes de fumigènes orangers partent à l’assaut d’un ciel lui-même devenu menaçant. Tant de monde, de ferveur… “Ambiance de feu !” se souvient encore Tony Kurbos. Il va se passer quelque chose". (...)


Le Ray des Niçois :

(...) Marco, élément dynamiteur de la tribune, véritable funambule, jouait les équilibristes du grillage : “j’ai dû déchirer une centaine de jeans, toujours au même endroit !”. Un soir de match contre Strasbourg, en décembre 2001, juché sur le filet de protection, il chute de plus de cinq mètres de haut, tout un stade le voyant mort. “Quand je suis parti en avant, d’instinct, j’ai coincé un câble entre mes mains. J’étais à cinq mètres, j’aurais pu rester paralysé ou me tuer”. Marco s’écorche les genoux et remonte sur le filet en lâchant un “et alors, ils sont pas indestructibles les Niçois ?” sous les vivats d’un stade qui avait retenu son souffle.(...)


Epilogue :

(...) "Parfois, un supporter, nostalgique, ému, venait discrètement profiter des portes ouvertes de la Tribune Sud, donnant sur les ateliers, pour se glisser dans ce qui fut l’antre de sa passion, son stade du Ray. On en vit s’assoir ainsi de longues minutes sur les marches de béton, qui cherchaient à humer l’odeur du gazon, là où jadis il se tenait debout, écharpe rouge et noire au vent, criant son amour du Gym et de sa ville. Les yeux perdus dans le vague, à la recherche de ses souvenirs de footeux, d’homme, d’adolescent, d’enfant, de cette jeunesse qui ne passe qu’une fois, et encore… si vite ! Parce que le Ray nous renvoie bien plus qu’à un simple jeu de ballon intrinsèquement totalement insignifiant. Il nous raconte une histoire de personnes, de familles, d’identité, d’amours et d’amitiés. D’humanité".

 


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