Ambitieux même s’il n’entend pas dilapider son immense fortune, le nouveau propriétaire de l’OGC Nice évoque la façon dont il s’engage dans le foot et le sport en général.


MONACO– L’entretien avait d’abord été prévu mardi après-midi, au siège londonien d’Ineos, avant d’être déplacé dans les bureaux monégasques de l’entreprise pétrochimique. Il a ensuite été à nouveau question de Londres, mais tout peut très vite changer quand il s’agit de Jim Ratcliffe. Nous l’avons finalement vu jeudi matin, à Monaco, où il réside, parce qu’il aime la fiscalité douce et pédaler au soleil. Placé en tête du classement des milliardaires du Royaume-Uni en 2018 parleSunday Times (3e cette année), il est aussi insaisissable qu’imprévisible. À trente minutes du rendez-vous, la communication d’Ineos a ainsi fait savoir qu’il ne souhaitait pas être photographié. Il a ensuite assumé ce choix avec un grand sourire, en confiant qu’il ne voulait pas être reconnu quand il boit son café en terrasse… Le nouveau propriétaire de l’OGC Nice tient à sa tranquillité et il ne parle quasiment jamais aux médias. Mais sa parole est libre et il ne s’embarrasse pas de précautions pour évoquer le Brexit ou l’environnement. Comme Ineos exploite du gaz de schiste pour produire du plastique, Ratcliffe hérisse les militants écologistes, mais il n’a que faire de ceux qui l’accusent de se lancer dans le sport pour laver l’image de son groupe : à 67 ans, il prend aussi soin de sa réputation que de ses cheveux, qui ne voient pas souvent un peigne. Il jure qu’il est seulement guidé par son plaisir, et parle avec gourmandise de ski, de voile, de cyclisme, d’athlétisme et de foot. Avant de découvrir ce soir l’Allianz-Riviera pour assister à Nice-PSG, il a reçu L’ÉquipeetNice-Matin sans le moindre conseiller. Il a beaucoup ri pendant l’heure de discussion qu’il a volontiers prolongée en montrant ses clichés pris samedi à Vienne, où Eliud Kipchoge a cassé la barre des deux heures au marathon (1 h 59'40''), avec le soutien d’Ineos. Et Ratcliffe était de si belle humeur qu’il a enfin accepté d’être photographié, mais seulement avec un smartphone…

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« Que pensez-vous de vos premiers pas à Nice après un été animé pour conclure la vente, le 26 août ?

 

La négociation a été assez compliquée et a duré plus longtemps qu’on l’avait imaginé. Malheureusement, ça a influencé le mercato. On n’a pas eu assez de temps pour faire tout ce qu’on aurait aimé, mais on est très heureux de la façon dont on a géré cette courte période. C’est un bon début, mais c’est seulement ledébut.

 

Pourquoi avez-vous acheté Nice ?

 

On a évalué de nombreux clubs, en Angleterre et dans plusieurs Championnats européens. Nice a une grande histoire, c’est un très vieux club, populaire, et c’est l’endroit idéal pour faire venir de très bons jeunes. Pour les clubs du nord de l’Angleterre, c’est plus difficile qu’à Londres, à cause notamment du climat, et Nice est très attirant pour de jeunes joueurs, ce qui va être la base de notre stratégie. Il y a un nouveau stade, un centre d’entraînement fantastique, le Championnat français est de haute qualité et produit les meilleurs joueurs du monde. La preuve, vous avez gagné deux Coupes du monde, une de plus que nous… Les prix sont abordables par rapport à l’Angleterre, où ils sont stratosphériques. Il y a l’opportunité de jouer la Ligue des champions alors qu’en Premier League, vous avez déjà six clubs(Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester City, Manchester United et Tottenham) pour quatre places. On avait déjà des intérêts dans cette zone, beaucoup de coureurs de notre équipe cycliste sont basés ici, on gère une partie d’Ineos à Monaco, il est plus facile de venir voir des matches. Nice coche donc beaucoup de cases.

 

Quel était votre premier choix ? L’Angleterre, où vous avez essayé d’acheter Chelsea ?

 

On n’avait pas de premier choix, ce n’est pas la façon dont on envisage le business. Dans la vie, si vous achetez une maison en vous disant qu’il faut absolument l’avoir, vous allez sûrement dépenser plus d’argent et vous allez être déçu. Si vous regardez toutes les maisons disponibles dans le coin et que vous en aimez trois ou quatre, vous allez faire une meilleure affaire. Vous devez chercher en amont et on l’a bien fait en parlant à plusieurs clubs.

 

Avez-vous décidé seul ?

 

On ne prend pas de conseil externe chez Ineos. J’ai mes deux partenaires (Andy Currie et John Reece), on prend les décisions ensemble depuis vingt-cinq ans, on se connaît très bien. Et Bob (son frère, président d’Ineos football) a été très impliqué dans la recherche d’opportunités dans le foot. Ça fait quatre décideurs.

 

Avez-vous envisagé d’arrêter les négociations très difficiles avec les propriétaires chinois du Gym ?

 

Dans toutes les négociations, il y a des phases très délicates. C’est la même chose que le Brexit ! Imaginons un terrain de football, j’ai déjà eu cette conversation avec Theresa May (Première ministre britannique du 13 juillet 2016 au 24 juillet 2019): durant une négociation, l’une des deux équipes commence depuis sa surface de réparation et l’autre équipe commence depuis la sienne. Plusieurs discussions ont lieu, et si les deux parties arrivent au rond central, la transaction est conclue. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est ce que Theresa May a fait pour le Brexit : l’Union européenne a commencé depuis sa surface de réparation, et elle a commencé depuis le rond central ! Elle a tout cédé ! Dans ces conditions, c’est impossible de faire avancer l’équipe d’en face. Boris Johnson (actuel Premier ministre)commence depuis notre surface de réparation. Il n’ira pas dans le rond central avant les autres. C’était pareil avec les Chinois 100 millions d’euros, c’est une somme élevée pour un club français.

 

Pensez-vous que c’est une bonne affaire ?

 

En France, c’est beaucoup d’argent. Mais au Royaume-Uni, c’est modeste. 

 

Quand est née votre relation avec Jean-Pierre Rivère (président du Gym) et Julien Fournier (directeur du football à Nice) ?

 

La première fois qu’on s’est vus, c’était à Monaco en début d’année. Ils sont venus discrètement, car il y a des yeux partout ici ! Nous avons eu une réunion secrète, avec une bonne discussion sur le foot et le club de Nice que je ne connaissais que de réputation. Ce sont des personnes remarquables.

 

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Et vous avez décidé d’acheter Nice après cette réunion ?

 

Ces choses demandent plusieurs entretiens. On rencontrait d’autres personnes, on étudiait d’autres opportunités en parallèle et notre position évoluait. Il y a beaucoup de clubs de football en vente dans le monde, mais Nice correspondait le mieux à notre ambition, à un coût mesuré.

 

Quel lien entretenez-vous maintenant avec Rivère et Fournier ?

 

C’est principalement Bob qui communique avec eux. Je les ai rencontrés quelques fois. Nous avons évoqué nos objectifs, les transferts… Mais Ineos est une très grande entreprise, il y a déjà beaucoup de choses àgérer.

 



Pourquoi investir autant dans le sport après avoir passé les soixante-cinq ans ?

 

Parce que je travaille depuis cent ans et qu’il est temps que j’en profite. (Rires.) Ineos a vingt ans, on a gagné 7 milliards de dollars l’an dernier, c’est beaucoup d’argent. On met de côté quelques investissements pour le sport car on peut se le permettre. C’est une petite proportion, ce sont des challenges enthousiasmants et on prend du plaisir. C’est juste une passion, mais on peut aussi avoir des retombées. Par exemple, on est en train de construire un modèle de voiture. C’est une sorte d’alternative au Land Rover Defender, un gros investissement pour Ineos (1 milliard d’euros). Les gens devront reconnaître la marque Ineos avant de signer un chèque de 40 000 euros pour acheter une voiture. Notre présence dans le sport nous donnera cet avantage.

 

Que pensez-vous vous de ceux qui vous accusent de “greenwashing”, c’est-à-dire de vouloir laver l’image de votre groupe grâce au sport ?

 

(Il se braque.) C’est ridicule, honnêtement. Les gens qui voient le mal partout m’énervent… Ineos est une société privée ! Vraiment, c’est ridicule.

 

Comment suivez-vous l’actualité du Gym ?

Mon frère me tient informé sur notre groupe WhatsApp “OGC Nice”. Il y a Bob et mes deux partenaires. Je vois mon frère une fois par semaine, on prend une bière et on parle de foot. Il parle plus quand on gagne, moins quand on perd…

 

Voulez-vous acheter l’Allianz-Riviera ?

Je ne sais pas. Ça marche bien comme ça pour le moment. Mais que préfèrent les supporters de Nice ? Que je dépense mon argent dans le stade ou dans des recrues?

 

Qu’avez-vous appris à Lausanne, le premier club de foot que vous avez acheté en 2017 ?

 

Nous étions très mauvais au départ pour diriger un club ! Mais nous avons justement acheté ce type de club pour apprendre. J’ai un principe : tout le monde a le droit de faire des erreurs, mais il ne faut pas les refaire. Nous en avons fait à Lausanne (rétrogradé en D 2 suisse en mai 2018), mais nous allons progresser. Avoir Lausanne nous a permis de racheter l’OGC Nice, car nous étions plus aguerris, nous comprenions mieux le foot.

 

C’est pour cette raison que vous avez laissé une totale liberté à Julien Fournier ?

 

Oui, j’ai une grande confiance en Julien. Il a passé toute sa vie dans le foot. Nous avons tous toujours aimé le foot, mais vivre dans ce milieu, c’est autre chose. Il a infiniment plus d’expérience que nous.

 

Vous avez la meilleure équipe de vélo du monde, mais Nice n’est pas le meilleur club de foot. En quoi est-ce un challenge différent ?

 

C’est différent mais il y a des paramètres économiques. Nous avons la meilleure équipe cycliste avec un budget raisonnable, comme l’est celui de l’OGC Nice et celui du challenge de la Coupe de l’America(le défi anglais est sponsorisé par Ineos). On pourrait acheter un gros club en Angleterre mais le budget serait multiplié par vingt, alors qu’on peut réussir aussi bien. Le sport, ce n’est pas seulement signer des chèques, comme Manchester United s’en aperçoit. Tu peux acheter ce que tu veux et obtenir un désastre. Réussir dans le foot est beaucoup plus complexe que les gens peuvent le croire. Ici, on a un challenge vraiment réfléchi. Et si nous le faisons bien, ça peut prendre quelques années, mais nous pourrons avoir la Ligue des champions régulièrement à Nice.


Le rêve, c’est d’affronter Manchester United en C1 ?

 

Non, le rêve est de battre Manchester… Oh j’adorerais ça. (Rires.)Jouer la Ligue des champions, ce serait super pour Nice et on peut le faire intelligemment. Il ne s’agit pas de jeter de l’argent par les fenêtres. Acheter des joueurs 100 millions, ce n’est pas très satisfaisant.

 

Les jeunes sont votre priorité ?

 

Oui, c’est la philosophie du club, amener des super jeunes. Ça requiert de la patience, et c’est aussi enthousiasmant pour les supporters. Après, tu peux aussi acheter un Dante, par exemple, car c’est utile d’avoir quelqu’un dans le vestiaire qui est une référence.

 

L’Ajax Amsterdam est-il un exemple pour vous ?

 

Ils ont été fabuleux la saison dernière, mais je pense aussi à Lille, Monaco, Southampton, qui ont d’excellents jeunes. Certains clubs y arrivent très bien mais ce n’est pas facile, il ne suffit pas d’un coup de baguette magique.

 

Y a-t-il un joueur que vous aimeriez voir à Nice ?

 

Pour moi, le meilleur joueur du monde est Messi.

 

Vous pouvez l’acheter ?

 

Peut-être quand il aura 45 ans, mais il continuera à marquer ! Bobby Charlton a pris sa retraite à 47 ans, je crois. Ah non, c’était Stanley Matthews (retraité à 50 ans, en fait)… Il disait toujours que son plus grand regret était d’avoir arrêté trop tôt !

 

Êtes-vous prêt à perdre de l’argent pour atteindre vos objectifs ?

 

On doit diriger le club intelligemment, avec mesure. Nous sommes heureux d’investir dans le club mais c’est du long terme. Perdre de l’argent n’est pas très agréable… Personne n’aime ça.


Combien de temps resterez-vous à Nice ?

On n’a pas de limite.

 

Dix ans, vingt ans ?

Tant que je serai vivant ! (rires)Nous n’avons pas l’intention de revendre le club. Ineos ne revend pas souvent ses sociétés.

 

Que pensez-vous de l’entraîneur, Patrick Vieira ?

 

J’aime Patrick parce qu’il s’intéresse aux jeunes et c’est un très bon jeune entraîneur. Je l’ai rencontré deux fois. Avant, je le détestais ! À Arsenal, il avait ses duels contre Manchester United avec Roy Keane… C’était vraiment un salopard ! (rires)Et maintenant, je dois être gentil avec lui ! Je suis né à Manchester, c’est mon équipe. J’étais à la finale de Ligue des champions en 1999, quand on a gagné à la dernière minute contre le Bayern Munich (2-1). C’est mon souvenir de foot le plus extraordinaire, on n’aurait jamais dû gagner avant ces trois folles minutes.

 

Vous devez donc être fan d’Éric Cantona…

 

Je n’ai jamais rencontré Éric mais c’est l’une de mes idoles. Il a joué une saison à Leeds et ils ont remporté le Championnat pour la première fois depuis dix-huit ans. À l’intersaison, Alex Ferguson (manager de Manchester United) a appelé Leeds pour se renseigner sur un de leurs milieux et le manager lui a dit qu’il avait ce Français dingue. Manchester United n’avait plus gagné le Championnat depuis Matt Busby (entraîneur, 1945-1969), Cantona est arrivé et United a tout gagné. Tout est donc parti d’un Français.

 

Posséder un club était-il alors un rêve pour vous ?

 

Non, cela aurait été ridicule, je n’avais pas d’argent. Je voulais construire mon entreprise de chimie.

 

Vous courez beaucoup, mais avez-vous joué au football ?

 

J’ai toujours joué au foot et j’ai disputé mon dernier match à soixante ans. Je me suis fait faucher par un gars taillé comme Patrick Vieira…

 

De l’extérieur, il est difficile de trouver une logique entre tous vos investissements dans le sport. Pouvez-vous définir un lien ?

Ce sont tous de beaux challenges, très intéressants. L’équipe de vélo apporte beaucoup de professionnalisme aux autres, et le succès n’est pas un hasard. Si Kipchoge a fait l’impossible, c’est que tout était organisé avec tant de méticulosité, dans les moindres détails… Il y a des ponts entre nos différentes activités. On peut s’amuser. Les défis, c’est ce qui nous différencie des autres êtres vivants. Ils donnent du piment. Je veux maximiser le nombre de jours inoubliables dans ma vie, c’est ma philosophie. Les jours que vous n’oubliez pas, ce sont les plus précieux, et je n’oublierai jamais le moment où Kipchoge a passé la ligne en 1 h 59.

 

Savez-vous quel sera votre prochain engagement dans le sport ?

 

Non. On fera peut-être un autre sport, mais après ce sera tout. Nous avons envisagé le rugby, mais cela ne s’est pas fait. Ces négociations dont je vous parlais tout à l’heure… Nous ne sommes jamais arrivés jusqu’au rond central (rires).Nous avons nos limites. »

 

Jim Ratcliffe est le deuxième investisseur privé le plus riche de L 1

Avec 12,1 milliards de dollars (10,8 milliards d’euros), il est classé 110e au dernier classement mondial des milliardaires établi par Forbes, derrière la famille Pinault, propriétaire de Rennes (30e, 26 milliards d’euros). Hors catégorie, le Qatar a acheté le PSG via son fonds souverain.

 

EN BREF


67 ANS (GBR)

⬛ 1998 : après avoir travaillé dans la finance, Jim Ratcliffe fonde Ineos, un groupe de chimie.

⬛ 2018 : il est classé en tête du classement des plus grandes fortunes du Royaume-Uni.

⬛ 2019 : le 26 août, Ineos devient propriétaire de l’OGC Nice, deux ans après avoir fait l’acquisition de Lausanne Sport (D 1 puis D 2 SUI).

 

 

 

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