Nous avons accompagné, de Nice à Monaco, le noyau dur des supporters de l'OGC, les ultras de la Populaire Sud, héritiers de la fameuse Brigade Sud dissoute en 2011.

 

 

 

 

Rendez-vous rue d'Arson, à la boutique des ultras de l'association Populaire Sud, ouverte le 21 mars dernier. Il y a là Frédéric Baquet, le président, Max, le trésorier, et Greg, l'assesseur. Dans la vitrine, une affiche où s'entremêlent des mots forts : supporters, OGC Nice, engagement, lien social, intégration, solidarité, travail... Au-dessus du comptoir : Honneur, Fidélité, en lettres simili gothiques. Commence une discussion âpre, faite de silences, de références, d'habiles formules, d'accents de vérité. Fred Braquet : «On est plus que des supporters, on est le peuple.» Au début, ils sont trois, bientôt ils sont dix. Ils disent : «La Brigade Sud, où notre grand-père et notre père nous emmenaient, est en nous. Comme un nom de famille.»


Ils sont 1 800 membres, l'une des associations les plus importantes du département. « On a déposé les statuts à la préfecture en juillet 2013. On s'attendait à un refus...» Ils ont compris que le temps des « fights » et de la radicalité se finissait, que le passage du Ray, stade de combat où ils s'accrochèrent aux grillages, à l'Allianz Riviera, enceinte de libre circulation, induisait d'autres comportements.ogcnice.info


Début avril, une réunion s'est tenue en préfecture. Étaient présents le commissaire Antoine Boutonnet, patron de la DNLH (Division nationale de lutte contre le hooliganisme) et Jean-Pierre Rivère, le président de l'OGC Nice, qui raconte : « Dans une tribune de 5 000 personnes ouverte à tous, une brindille allumée peut provoquer un incendie. Le 24 novembre dernier, il y a eu ce Nice - Saint-Étienne où on a subi plus qu'autre chose. » Ce jour-là, lors de la 14e journée de Ligue 1, des violences entre ultras niçois et stéphanois avaient fait onze blessés et conduit à sept interpellations.


« Il était urgent de réunir tout le monde, estime Rivère. On a tous un but commun : retrouver la ferveur du Ray à l'Allianz Riviera, mais sans incident, sans violence ni politisation des tribunes. » À l'issue de la réunion, l'Association Populaire Sud envoyait à ses membres un long mail pédagogique, affirmant : « Nous soutenons tous le même club, nous avons la même identité et devons veiller à nous respecter, même lorsque nous ne nous connaissons pas. »


Dimanche 23 avril, 8 heures


Toujours rue d'Arson, ils sont une vingtaine devant la boutique de l'association. Ils ont choisi de rejoindre Monaco à pied. Une trentaine de kilomètres. « Il fait beau, on va mettre quatre heures... On sera au match, quitte à courir à la fin ! » Quelques-uns portent un tee-shirt « Association syndrome Kabuki ». « Une maladie rare, génétique, découverte en 1981 et dont on n'a pas le remède », explique Philippe, père d'une petite fille de 7 ans, qui pousse elle-même, et vaillamment, sa poussette. Frédéric Baquet : « On essaie de fédérer les gens. Qui le fait aujourd'hui ? »


Dimanche 20 avril, 10 heures


Depuis plus d'une heure, les supporters niçois, des ultras dans leur grande majorité, affluent place de l'Ile-de-Beauté, qui surplombe le port. La plupart sont à scooter, d'autres à moto. Ils sont plusieurs centaines. Klaxons, vrombissements, chants, sirènes, fumigènes... Trois ans et demi qu'ils attendent ce derby, puisque Monaco était en Ligue 2. Il y a là Daniel, 50 ans, ex-membre de la fameuse (et redoutée) BSN 85, dissoute en 2011. Il est aujourd'hui accompagné de son fils Marvin, 18 ans, et désormais membre de Populaire Sud.


Un autre Daniel, père de Lorenzo, 15 ans, est là lui aussi : « Je suis le mouvement, je ne veux pas laisser mon fils seul. On est des parents. C'est un bon groupe, mais il y a toujours une petite bande pour mettre une mauvaise ambiance. »


On sait que quelques dizaines de Niçois sont proches de Nissa Rebela, un mouvement identitaire. Au coeur du défilé, on aperçoit un drapeau siglé Civitas. Des motards en combinaison de cuir aussi. Ils arborent « Nissart » sur la poitrine et un mini-drapeau bleu, blanc, rouge sur l'épaule. Signes de reconnaissance de ces identitaires.


Ailleurs, on discute déjà du match : « Même si on perd, on chantera. » Deux mille huit cents places ont été attribuées aux Niçois dans la populaire du stade Louis-II. Trois trains bondés arriveront en gare de Monaco en fin de matinée. Daniel, le père de famille, a ces mots : « Ce trajet de trois quarts d'heure est une aventure, un espace de liberté incroyable. »


Tout au long de cette équipée, la police reste discrète et efficace. Le match est classé à risque, le dispositif de sécurité dépasse les 600 personnes. Deux compagnies de CRS, 40 gendarmes, un détachement départemental d'intervention...


Dimanche 20 avril, 11 heures


Les scooters suivent la basse corniche. À l'aplomb du mont Boron, abordant la baie de Villefranche, ils ont dépassé les groupes partis à pied. Chaque fois que la police les arrête, les Niçois chantent et allument des fumigènes que les forces de l'ordre s'empressent d'éteindre. Depuis les balcons de villas bourgeoises, on regarde comme au spectacle cette procession parfois provocatrice, blanche, masculine, voire machiste. Les jeunes femmes, au passage, ne sont pas épargnées par les propositions égrillardes. Chaque fois qu'un jeune enlève son casque, un supporter plus âgé exige qu'il le remette.


Sur la fin, ils s'engouffrent dans un tunnel, s'y arrêtent, le bloquent. C'est l'apothéose : fumigènes rouges dans cette caverne noire, rugissements des moteurs, clapping, chants hurlés par des hommes à genoux. Le voyage prendra fin sans incident majeur.


Dimanche 20 avril, 13h30


Ils ont envahi « leur » tribune populaire depuis une bonne demi-heure. Ils hurlent : « On est chez nous ! » Ils clament : « La Brigade Sud est toujours là ! » ou « On se fout à poil et on se caresse ! ». Il y a des tambours, quelques pétards, des drapeaux de la BSN. L'attaquant Alexy Bosetti, blessé au péroné, est au premier rang. Idole de la tribune, sur son bras droit il a tatoué le visage de Jacques Médecin, ancien maire de la ville. Quand les deux équipes pénètrent sur le terrain, Bosetti se ronge les ongles. Lorsque le Monégasque Dimitar Berbatov inscrit d'un lob l'unique but du match (1-0), un ultra de 20 ans se fraie un passage jusqu'à Bosetti. Il lui met la main sur l'épaule, se retourne vers la tribune et hurle : « Mais oui, vous êtes ma famille ! Tout le monde est ma famille ! »

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